Une mission en Algérie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En ce mois de mars 1956, il faisait froid en Algérie.
Après avoir effectué de nombreuses missions dans les Nementchas avec la légion, fatigués, nous prenons le chemin du retour pour Télergma, où nous allons nous reposer. 
Je suis le co-pilote du Lt Dangeard. Donc ce 12 mars en fin de journée, nous volons à cinq hélicos vers Télergma. Je suis sur le n°5; tout à coup un petit avion militaire d'observation "Piper Cub" vient au niveau du leader (Cdt Sagot) et bat des ailes, ce qui signifie qu'il veut prendre contact avec nous, heureusement le leader est équipé du poste radio PRC300 qui permet de communiquer avec les 
troupes au sol et avec les avions d'observation; le résultat de cette conversation est là: 

"ordre radio à n°5 (Dangeard et moi), il y a un accrochage dans les Aurès,vers Bou Hamama; il faut y aller pour récupérer des blessés car une section, accrochée par les fellaghas,ne peut se dégager à cause du relief et du feu nourri des rebelles. Faites attention, le secteur est mal pavé!".


Adieu le repos dans un lit que nous ne connaissons plus depuis 6 jours (ou 6 nuits...).
Je regarde la carte pour estimer le cap à prendre pour aller à Bou Hamama et nous nous y dirigeons avec un peu de regret.
La journée est avancée, la nuit va bientôt tomber, nous ne savons toujours pas où aller précisement; les Aurès ont mauvaise réputation de jour, alors la nuit!...

trajet initial      trajet d'évacuation sanitaire      retour vers Kenchela

Nous trouvons la route qui mène à Bou Hamama et soudain je vois un convoi militaire composé d'une auto mitrailleuse et de quelques camions, sans hésiter nous nous posons près de la colonne et Dangeard, descendant de l'hélico, demande des précisions sur l'accrochage au chef de convoi qui contacte par radio les militaires pris dans cette embuscade:"Au N.O. du village vous verrez un feu qui vous signalera le lieu où vous devez aller." dit-il.
Décollage et cap sur cet endroit, la nuit tombe, la montagne noire se découpe sur des nuages menaçants qui accrochent les sommets.
Nous arrivons dans un grand cirque montagneux et tout à coup voyons un feu briller sur le flanc gauche et sur une pente assez raide. 
Pourrons nous poser l'hélico à cet endroit? J'espère aussi que c'est bien le feu allumé par les militaires car nous n'avons toujours aucun moyen de communication avec les hommes au sol.
Dangeard fait l'approche face au Nord par la droite, longeant la paroi. J'écarquille les yeux et l'aide comme je peux; à cent mètres du feu j'allume le phare de bord et éclaire le lieu d'atterrissage, au risque de se faire tirer par les rebelles. J'espère qu'ils auront eu peur de l'hélico et qu'ils seront partis. Le terrain est plein de rochers et de petits arbres, l'hélico va se poser quand je vois sur ma gauche un flash de lumière éclairer le rotor et un arbre, sans prévenir j'attrape les commandes et empêche l'hélico de se poser là, Dangeard, à qui j'explique pourquoi j'ai fait cela, le pose deux mètres plus à droite; on ne sait pas si nous nous posons sur des rochers ou sur des soldats!!...

Enfin on y est, je descend pour aider le mécano (Alamamy dit "Mams") à charger les quatres blessés sur les civières et à les installer dans le cargo. Parmi les blessés, un sergent-chef a reçu une balle en plein visage et est inconscient.
Je remonte au poste de pilotage pour décoller, régime moteur maximum nous arrachons l'hélico et plongeons à droite dans le trou pour récupérer des tours moteurs et prendre de la vitesse. 
La nuit est noire. Nous suivons un cap E-S.E. qui doit nous conduire vers Kenchela. Je demande à Dangeard, qui comme moi était pilote d'avions et habitué au vol sans visibilité, de piloter aux instruments, de ne pas regarder dehors et de me faire confiance pour le cap à suivre; je demande à "Mams" de regarder par la porte du cargo (à droite) et de nous dire si nous ne sommes pas trop proches de la montagne et pour moi, mettant ma main en face de la flamme crachée par le pot d'échappement, j'essaie de voir où est la montagne sur la gauche.
Pour sortir de ce cirque montagneux il n'y a qu'une seule possibilité: au S.E. sur quelques centaines de mètres.
Tout autour, la montagne accroche les nuages, nous pourrions monter au-dessus mais redescendre où?... Il n'y a pas de moyen de radio-navigation dans ce secteur. Tout à coup, miracle, il y a des lumières au loin, ce doit-être l'endroit où nous allons, Kenchela. Notre cap est bon et Dangeard le suit très bien. Cela n'aura pas duré longtemps, la pluie se met à tomber et les nuages cachent les lumières.
Mon instinct me dit que nous dérivons sur la gauche, Je demande à Dangeard de virer cinq degrés à droite, délicate décision, dictée par mon seul instinct. Nous volons toujours dans ces pénibles conditions; ce serait triste d'avoir secouru ces blessés et d'aller tous se tuer sur la montagne. Le rideau de pluie se déchire et à nouveau les lumières apparaissent, nous sommes sortis du piège, merci au ciel!
Au bout d'un quart d'heure de vol, nous arrivons sur Kenchela où deux véhicules (prévenus par radio ou par le bruit du moteur...)
viennent éclairer et baliser le lieu d'atterrissage; nous descendons par un virage à gauche pour nous poser face à la ville et face au Nord. Mon instinct me prévient encore et sans savoir pourquoi, j'allume le phare de bord. Surprise, nous nous dirigeons directement sur une ligne à haute tension, un peu de gaz au moteur et passons au-dessus pour nous poser un peu plus loin.
Ouf! C'est fini, nos blessés vont être soignés et nous, on est bien contents d'être sur "le plancher des vaches".
L'ambulance arrive où nous chargeons trois blessés, le quatrième, le sergent-chef, est mort.
Il fait froid, les gens du poste nous invitent à prendre une collation chaude (la première depuis une semaine) et nous trouvent un coin (au chaud...) où nous pourrons passer la nuit sur nos civières. Le médecin militaire nous signale qu'il ne peut soigner ici les blessés et que nous devrons les transporter à l'hôpital de Batna (à l'autre bout des Aurès).Venant de vivre des moments très difficiles nous lui disons que c'est impossible de nuit et que nous repartirons demain matin à l'aube, après avoir fait le plein; les trois blessés sont touchés aux bras et aux jambes, leurs vies ne sont plus en danger, il faut seulement atténuer leurs souffrances ce qui sera fait.
Sur le lieu de l'accrochage il restait cinq morts avec le reste de la section.
Je vais voir les blessés à l'infirmerie pour leur dire que demain ils seront à l'hôpital de Batna
Toute ma vie, je pense que je me souviendrai de leur regard plein de gratitude envers "leurs sauveurs"; ils sont jeunes ils ont autour de vingt ans, et moi vingt-quatre.

Le lendemain 13 mars, nous décollons avec nos blessés pour Batna où nous arrivons sans difficulté.
Depuis Batna nous transportons quatre militaires jusqu'à Mac Mahon, puis devons revenir à Bou Hamama chercher les morts.
Nous traversons à nouveau les Aurès, de jour nous pouvons voir le paysage et son relief accidenté, c'était peut-être mieux d'y être venu de nuit, comme cela nous n'avons pas estimé le danger d'un atterrissage dans ces lieux.
Nous voyons au loin un drapeau tricolore qui flotte sur un camp militaire, nous allons nous y poser.
Surprise, à quelques centaines de mètres nous voyons tout le régiment bien aligné avec le Colonel en tête venu dire adieu aux cinq soldats couchés sur des civières recouvertes du linceul habituel. L'émotion est grande, Dangeard ne veut pas descendre et me délègue auprès du Colonel, quel cadeau! Au garde à vous, je salue le Colonel et dis:"Sergent Dessauny. Pilote. A vos ordres mon Colonel". Celui-ci répond: "Repos jeune homme, je tiens à vous remercier pour ce que vous avez fait hier soir, je le signalerai à vos supérieurs". Je le remercie et aide "Mams" et les soldats à installer les cinq morts dans le cargo. Je salue le Colonel et remonte au poste de pilotage pour décoller
devant tous ces soldats présentant les armes aux copains tombés loin de leur pays, de leurs parents et amis.
Nous prenons la direction de Kenchela. Triste mission où nous essayons (pour se mettre du beaume au coeur) de plaisanter; par l'interphone je demande à "Mams":"Alors tes passagers ne sont pas trop bavards?" Il est habitué, il a fait l'Indochine, mais être seul dans le cargo avec cinq morts, ce ne doit pas être très drôle!
Nous déposons notre chargement à Kenchela et repartons aussitôt sur Guelma et Lamy pour d'autres missions. Le repos sera encore retardé mais bien mérité, je pense.
Bilan de cet accrochage, six morts et trois blessés dans leur corps, mais beaucoup plus nombreux dans leur coeurs, tous des jeunes gens qui ne voulaient que revenir vivre en France.

Récit de Pierre Dessauny